Interview de Maîtresse Gladys

J'ai eu le plaisir de tendre la plume à Maîtresse Gladys, au coeur de l'été 2026. Dominatrice professionnelle à Paris exerçant au sein de son propre donjon, elle se démarque notamment par un esprit plutôt pop et coloré, une relative rareté dans ce milieu.
Enfin, c'est son propre site que vous pourrez retrouver certains de ses écrits personnels, parmi certains témoignages de soumis.

• Pouvez-vous vous présenter et nous raconter comment vous êtes devenue Maîtresse Gladys ? Qu’est-ce qui vous a amenée à pratiquer un BDSM décalé et coloré plutôt que les codes plus sombres classiques ?
Je pratiquais à titre personnel depuis longtemps, j’ai commencé assez jeune, à l’époque où le milieu était moins foisonnant. À l’adolescence, j’ai eu des pulsions sadiques, que j’ai pu commencer à exprimer dès la vingtaine à travers des jeux en soirée BDSM. J’avais une profession dite “honorable”, et de par cette dernière, j’écrivais beaucoup sur la sexualité.
Je voulais écrire sur les dominas, et je les ai donc rencontrées. Ce métier me trottait de plus en plus dans la tête. Par ailleurs, j'avais une bande d’amies avec qui je faisais la fête, et nous dominions les mecs un peu n'importe où, dans les évènements BDSM mais aussi les soirées plus classiques, dans les bars… L’idée s’est alors imposée d’elle-même avec un univers qui me ressemble : joyeux, coloré et décalé. J’ai commencé en 2016 alors que j’avais encore mon ancien job en parallèle. Au moment où je décide d’en faire mon métier à plein temps, le covid a débarqué ! J’ai quand même créé mon site, et y ai rédigé des articles.
Ma façon de dominer est le plus souvent joviale et moqueuse - ce qui n’empêche pas le sadisme et la perversité. Dernièrement, j’ai aussi testé les séances en restant plutôt silencieuse, et j’ai trouvé cela intéressant, ça change. Pour revenir à mon style, un soumis parlait de moi comme une « gentille garce », et je trouve que ça me définit bien. Il en faut pour tous les goûts, j’ai conscience que mon univers ne plaît pas à tout le monde. Une collègue dit que je suis la domina psychédélique, c’est vrai ! Je suis quelqu’un de tout feu tout flamme mais je sais rester détachée dans mes relations avec les soumis.
• Qu’est-ce qui vous procure le plus de plaisir dans la domination d’un soumis ?

Plusieurs choses :
Voir le soumis lâcher prise ; parfois, plus on se connaît, plus ça lâche vite. Quand il s’agit de personnes très anxieuses, qui masquent leurs émotions, c’est un plaisir d’arriver à les détendre. C’est quelque part le plaisir du travail bien fait, d’avoir su donner quelque chose.
Par ailleurs, il y a aussi le plaisir psychologique de l’emprise même si elle reste cadrée avec de l'éthique.
En outre, le plaisir physique ; j’aime carresser, donner des coups, pas forcément forts d’ailleurs. L’alternance de ces sensations contribue au lâcher prise. Ça peut être aussi des railleries, des humiliations, en alternant avec le sourire, des compliments… Le soumis perd la tête et je m’en réjouis.
Enfin sur le plan sexuel, je prends plaisir à exciter le soumis et à le frustrer.
• Le BDSM pro implique une charge émotionnelle et physique importante. Comment maintenez-vous votre énergie et votre fraîcheur sur le long terme, surtout avec des séances intenses ou répétées ?
Je ne fais pas beaucoup de séances, je cherche à étaler, ce n’est pas l’usine ! Je connais mes limites.
Par ailleurs, il faut que le soumis me plaise quelque soit la manière, je suis une domina affective. Avec le temps, je sais en général très vite à qui j’ai à faire. Je constate par ailleurs que j’attire souvent des soumis qui me ressemblent : rigolos, souvent malgré eux, une façon de voir le monde, le BDSM, l’écriture…

• Vous semblez très active dans la communauté. Quelle est votre vision du milieu BDSM parisien actuel ? Qu’est-ce qui vous plaît ou vous frustre dans l’évolution du kink aujourd’hui ?
Le milieu BDSM parisien est très foisonnant ! En 10 ans, le nombre d’évènements a explosé. Il y a beaucoup de munchs qui réunissent moins de 100 personnes. J’aime notamment les évènements de Maîtresse K qui est l’une des quelques femmes organisatrices. La Nuit des K 100% gynarchiste et le Sunday Feet pour les amoureux des pieds sont toujours très conviviaux. Ces rendez-vous me permettent aussi de faire des rencontres, parfois avec de futurs soumis. Il y a aussi toutes les soirées que je chronique. J’aime discuter, blaguer, danser et pratiquer bien sûr. Les liens me sont indispensables par les temps qui courent. Quand je rentre d’un évènement, je ressens une chaleur intérieure, une chaleur humaine. Quelque part, il y a un coté spirituel et engagé dans la fête ! (rire)
J’apprécie l’ouverture d’esprit plus importante chez les jeunes générations, une démocratisation de la pratique BDSM. Je trouve l’époque excellente à ce sujet. À la marge, je regrette à quel point les organisateurs ont du mal à trouver de grands espaces dans Paris, mais cela est sans lien avec le milieu en tant que tel, il s’agit de la pression immobilière.
• Être une dominatrice professionnelle implique de naviguer dans une société encore pleine de préjugés. Comment gérez-vous la frontière entre Maîtresse Gladys et votre vie de femme en dehors du donjon ?
Je sépare beaucoup les choses. J’ai une vite à côté de mon activité qui est très riche, ce qui ne veut pas dire pour autant que je suis une autre personne. Pour moi, c’est très important d’être reliée au monde « classique », parce que cela m’évite de traiter tout le monde comme des soumis, je garde les pieds sur terre. Par ailleurs, mes proches sont au courant de mon activité professionnelle.
Dans mes rencontres du quotidien et en soirées classiques, j’aime rester discrète, et me présenter plutôt en mettant en avant mon autre activité, artistique.

• Quelle est la différence pour vous entre une « bonne » séance et une séance vraiment mémorable, transformative pour le soumis (et pour vous) ?
Cela peut être de plein de façons différentes. Une connexion très forte, quelles que soit les pratiques, parce que le soumis et moi nous connaissons déjà un peu. De bonnes énergies à ce moment en particulier. Dans ces cas-là, il y a presque quelque chose de l’ordre de la méditation active. On est dans l’instant présent, dans le pur lâcher-prise, il n’y a plus aucune angoisse. Une fusion des esprits, une harmonie complète entre ce que je fais et ce qu’il renvoie. C’est fluide, je ne réfléchis plus !
Il y a aussi les séances où je vais approfondir une technique ou apprendre quelque chose sur moi-même. Sans parler des séances surprenantes qui partent sur complètement autre chose par rapport au plan initial.
• Quand le fantasme devient un quotidien professionnel, comment fait-on pour renouveler sa propre créativité et ne pas tomber dans une forme de routine ou de théâtralité mécanique ?
Il faut se nourrir de l’extérieur, des scènes de la vie quotidienne, de l’actualité, je parle pour moi en tout cas. Mes idées de scénarios me viennent toujours dans des moments complètement détachés du BDSM, auquel cas je prends mon portable et je note.
Cependant, l’érotisme n’est jamais hyper original, on en revient toujours un peu à la mise en scène des abus quels qu’ils soient, pour la simple et bonne raison que nous vivons dans une société régie par les rapports de pouvoir. Le BDSM les parodie, permet d’y prendre du plaisir et ainsi de mieux supporter la pression.

• Certaines dominatrices se définissent aujourd'hui presque comme des thérapeutes du lâcher-prise. Considérez-vous que vos séances ont une fonction curative pour vos clients ?
Je ne suis pas psy, je suis dominatrice. Ce n’est pas le même travail. Si les gens viennent, reviennent et que ça leur fait du bien… Est-ce curatif ? Je ne sais pas. Je n’ai pas d’obligation à ce que cela le soit. J’imagine que ça peut être aussi thérapeutique qu’un massage pour certain. Je ne saurais me prononcer au-delà.
Je fais juste ce que j’ai à faire, la personne lâche prise, et après cela, le reste lui appartient.
• Vous précisez que vous ne soumettez que des hommes. Est-ce un choix qui s'est imposé naturellement, ou avez-vous réfléchi à ses implications — sur votre rapport aux genres, au pouvoir, à la dynamique femme/homme ?
Je n’y ai même pas réfléchi. C’était pour moi évident, je suis dans un univers très gynarchiste. Mais… j’avoue que depuis quelques temps, j’ai envie d’essayer avec certaines femmes. Concernant les personnes non-binaires et trans, cela est tout à fait possible également.

• Après des années de séances, qu'est-ce qui vous surprend encore — chez un soumis, dans une séance, dans ce métier ?
J’ai l’impression que je n’ai jamais fini d’apprendre et d’être surprise. A mes début, je me disais que j’allais vite faire le tour. Et je me suis bien trompée (rires). Je trouve que ce métier est très riche que ce soit sur le plan artistique, des connaissances de l’âme humaine ou tout simplement sur les techniques BDSM. Au départ, j’avoue que j’avais un conditionnement putophobe, comme tout le monde. Normal ! Depuis toujours, nous sommes abreuvés d’idées reçues dans ce domaine. Je me disais que j’allais bien m’amuser, tout en gagnant un peu d’argent. Mais plus j’avance, plus je me rends compte que la matière est vaste, infinie peut-être. Ce sera difficile un jour d’arrêter complètement, tant exercer est gratifiant, sans compter le lien humain.
• Comment percevez-vous l'évolution de la communauté des dominatrices pro à Paris ? Y a-t-il une forme d'entraide, de partage d'expérience entre paires, ou est-ce un univers plutôt individualiste ?
Il y a une forte solidarité entre professionnel.le.s, qui existe très peu dans les jobs plus traditionnels je pense. Mais chacune développe son entreprise individuelle, nous sommes concurrentes, il ne faut pas le nier. Ce qui n’empêche pas le dialogue et aussi la rigolade pour se détendre. C’est un métier où il n’y a pas de littérature pour apprendre. C’est pour cela que les échanges entre nous sont importants et enrichissants.
Photographe : CobyDrone




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